La prostitution : Témoignage de Lotis

Par Céline Renaudet-Calvo, psychologue

Quand on s’intéresse aux violences sexuelles, nous arrivons souvent à la question de la prostitution. D’une part des anciennes victimes entrent dans la prostitution et d’autres part les prostitué.es peuvent être victimes de violences sexuelles au sein de ce milieu. Mêmes si certaines personnes peuvent sous-entendre que les violences sexuelles dans ce contexte n’en sont pas vraiment, ou bien sont moins graves, ou encore justifiées, il n’en est rien, évidemment.

Pour comprendre l’entrée dans la prostitution, du fait du nombre important d’anciennes victimes de violences sexuelles, nous entendons souvent parler de la dissociation. Bien que ce mécanisme soit impliqué, il est important de ne pas négliger les autres qui sont nombreux.

Cet article a ainsi pour but de présenter les divers mécanismes impliqués, de comprendre comment ils peuvent s’imbriquer, afin de mieux saisir la complexité des situations et mieux comprendre les vécus des personnes prostituées. Cet article se divise pour cela en deux parties : une première partie avec une approche plus théorique que vous pouvez retrouver ici et une deuxième partie avec une approche plus concrète à l’aide d’un témoignage. Un témoignage nous semblait essentiel pour cet article car il est difficile de s’imaginer l’intérieur des réseaux de prostitutions sans y avoir soi-même été. Lotis, qui est entrée dans la prostitution alors qu’elle était mineure et qui en est aujourd’hui sortie, a donc accepté une entrevue avec nous. Elle nous décrit ainsi son parcours, mais aussi son état psychologique avant, pendant et après, ayant eu le temps d’analyser ce qu’il s’est passé pour elle. Son regard est également précieux pour mieux comprendre les enjeux politiques autour de la prostitution.

Entrevue avec Lotis

Céline : Comment te décrirais-tu avant ton entrée dans la prostitution ? Quelle jeune fille tu étais, comment tu te sentais ?

Lotis : J’étais déjà sur une pente glissante… Je viens d’une famille particulière, où on ne parle pas. J’ai un handicap de naissance, ma mère avait beaucoup de mal avec moi, elle était à la fois autoritaire, dure et omniprésente, une sorte de Folcoche (Vipère au poing). Je l’ai appris plus tard, elle-même avait été victime de violences dans son enfance, il y avait comme une projection sur moi. J’avais (et j’ai toujours) une très mauvaise image de moi : en somme j’étais moche, mais intelligente. C’était l’image qu’on me renvoyait. J’ai passé une enfance dans ce climat ; j’ai eu l’habitude de m’effacer tôt, de me taire sur les violences que je subissais déjà : les violences sexuelles de la part d’un membre de mon entourage large, et le harcèlement à l’école, au collège. Mais plus je me taisais, plus je devenais une cocotte-minute, incontrôlable, je me mettais en colère, j’étais capable de tout casser. C’était un cercle vicieux, mes parents me trouvaient insupportable, capricieuse. Vers 13-14 ans, j’ai commencé à entendre que j’étais jolie. C’était une révolution pour moi évidemment. Je me réfugiais beaucoup dans l’imaginaire, dans un monde parfait où j’étais comme les autres, et j’écrivais. Sinon, dans la vie, j’étais très seule. J’avais peu d’amis de mon âge, je me comparais sans arrêt à eux sur tout, la comparaison n’était jamais flatteuse pour moi…

Globalement, à 14 ans, j’étais très complexée et sur le point d’exploser à tout moment. J’étais très tentée par l’autodestruction surtout, je commençais à essayer des petites choses pour me sentir partir, du cannabis, de l’éther, de l’alcool… Je n’allais pas bien. Pour l’extérieur, j’avais toujours de bons résultats scolaires, donc je n’avais pas de problème : mon problème c’était mon caractère. 

Céline : Comment s’est passée ton entrée dans la prostitution ?

Lotis : J’ai été recrutée presque naturellement, par un réseau, par des ados comme moi qui faisaient partie d’un réseau. Je ne peux pas dire que je suis entrée dans la prostitution à cause de ces personnes. C’était plutôt une réflexion construite, on discutait ensemble, j’avais l’impression de décider de tout. Les personnes autour de moi étaient comme un catalyseur : comme si d’un coup, je me disais : « mais oui, c’est la réponse, c’est ce que je suis ». J’avais envie d’avoir de l’argent, de faire la fête, d’oublier qui j’étais, de rencontrer des personnes influentes, on me le promettait, c’est parti de là. Les personnes qui m’ont fait entrer dans ce milieu étaient comme moi. Après avec le recul, évidemment que le système est bien conçu… Sur l’ensemble des prostitué.e.s que j’ai rencontrées à ce moment-là, je pense que 80 % avaient les mêmes schémas que moi, un passif similaire, ou des histoires encore plus rudes. Quand je parlais avec elles, je me sentais comme elles, et puis elles avaient beaucoup d’assurance, c’était magnétique. Je me sentais comprise, enfin, et je voulais devenir comme elles, sûre de moi, effacer pour de bon ma timidité. Devenir comme elles, ça signifiait se prostituer, mais je n’avais pas d’autres amis, personne vers qui me tourner.

Je crois qu’à la base, vraiment, ce qui m’a motivée à les suivre, c’est la solitude dans laquelle j’étais, la colère contre moi, contre le monde entier, et l’envie de me détruire. J’avais conscience que je ne pourrais plus revenir en arrière. Quand on a un pied dans le réseau, il y a déjà une pression qui s’exerce : on me valorisait, sur mon physique, on me faisait miroiter des tas de choses, et l’argent que j’aurais, rien qu’à moi pour m’acheter tout ce dont j’aurais envie. Les filles déjà dans ce réseau dépensaient sans compter sous mes yeux ébahis. J’étais très naïve sur l’argent. Les sommes qu’elles gagnaient, je trouvais ça colossal ! On faisait en sorte de me montrer les bons côtés : ces filles rencontraient des personnalités, des célébrités. Et puis, ça n’avait rien à voir avec la prostitution, c’était de l’escorting (oui, on employait déjà ce vocabulaire), il y avait un côté Cendrillon, les filles espéraient rencontrer le prince charmant parmi leurs clients… J’avais l’impression de pouvoir m’effacer pour devenir une nouvelle personne, et ça, c’était ce que je recherchais. J’avais envie de m’oublier, d’une manière ou d’une autre. Mes ami.e.s dans ce réseau l’avaient bien compris d’ailleurs.

Céline : Une fois entrée dans la prostitution, comment tu te sentais ? Y a-t-il eu une évolution de cet état que tu décris ?

Lotis : Le plus difficile, ça a été la première fois, un cataclysme pour moi. J’ai réalisé que je ne pouvais plus revenir en arrière, et aussi tout le poids de l’acte, se prostituer. Il y a tout un contexte d’humiliations en chaîne, il faut bien le dire, en particulier dans les réseaux, on a les clients, le réseau qui se chargent de nous ramener au rang d’objets sexuels. Ensuite j’ai mis en place toute une série de repères, de rituels, pour supporter peut-être, pour me rassurer et pour gérer ma colère, parce que j’étais encore plus sur le point d’exploser. Comme je t’en avais parlé, il y a une mécanique qui se met en place pour gérer. Donc, les rituels, et j’étais comme mes ami.e.s sur ce plan d’ailleurs, le fait de se laver sans arrêt aussi.

Sur l’image de moi, je suis quand même restée un peu garçon manqué à côté de cette activité, ça me faisait du bien de couper, j’avais comme deux personnalités. Une pour la journée, où je restais le plus invisible possible, une pour les clients. Je me déguisais plus que je ne me changeais pour aller bosser, j’avais plein de gris-gris dans mon sac, et j’avais besoin d’un certain nombre de lignes de cocaïne avant d’y aller, c’était très codifié. L’estime, l’image de moi, de mon corps, c’était un yo-yo. Des hauts très hauts, parce que les clients me voulaient, j’étais désirée. Des bas très bas quand les effets des drogues, de l’alcool, s’estompaient. Et les bas pouvaient durer longtemps : l’image de moi que je ramenais me donnait envie de vomir. La journée, j’étais sans arrêt nauséeuse, il suffisait que je pense… Ce contexte, ça tournait finalement à je suis bête, mais jolie, juste un corps. Au niveau de l’estime de moi, je me haïssais. Il y avait une partie de moi qui ne comprenait pas et ne voulait pas savoir comment j’en étais arrivée là. Quand je voyais des amies d’avant la prostitution par exemple, c’était l’enfer, j’avais honte, j’en aurais crevé sur place (et l’expression n’est pas choisie par hasard).

Avec mes clients, ou même avec les gens qui connaissaient cette partie-là de moi, je n’avais aucune pudeur, aucune barrière, j’étais complètement extravertie. Presque je voulais exceller dans ce domaine, tu vois, être au-dessus des autres. À certains moments, j’étais capable de tout faire pour que les clients reviennent. Il y a un fossé qui s’est creusé à ce moment-là entre deux moi. Je surnageais seulement si je ne réfléchissais pas, si j’étais dans la survie : comme si ma vie tenait à ces rendez-vous. Malgré tout, j’étais toujours en colère, ça pouvait me faire vriller d’un seul coup. Je prenais sur moi, je m’anesthésiais beaucoup, alcool, drogues, c’est quand j’étais juste moi que j’étais le plus en colère. Je pouvais devenir très violente, c’était pire qu’avant.

Céline : Plus tôt tu expliquais qu’on te parlait de sommes d’argent colossales qui étaient un véritable appât en fait, puis toi-même une fois dans le milieu tu t’es mise à les gagner. Quelle relation tu as entretenue avec l’argent à partir de ce moment-là ?

Lotis : En fait, l’argent était représentatif de ma valeur, il me valorisait au sens strict. Si j’étais douée comme prostituée (et on me renvoyait l’image que je l’étais), je gagnais beaucoup d’argent, sinon je finirais sur le trottoir, tu vois. Il y a cette notion-là dans le monde de l’escorting : je ne veux pas finir sur le trottoir quoi qu’il arrive, je dois assurer comme escort. Paradoxalement, j’ai rencontré des prostituées du trottoir justement que les escorts déprimaient, elles se sentaient plus libres que moi, elles, elles avaient la possibilité de négocier en direct. C’est dingue. On avait des tas d’a priori et de représentations sur les autres (alors qu’on faisait la même chose).

Le contexte est paradoxal quoi qu’il en soit, donc le rapport avec l’argent : je gagnais beaucoup d’argent, je me sentais vivre quelque part grâce à cet argent, dans les relations avec mes clients et ensuite, je m’enfonçais au quotidien dans la honte. Il y avait des moments où l’argent me dégoûtait. Il me ramenait aux actes, c’était le rappel de comment je l’obtenais. Alors en parallèle, je dépensais compulsivement ce que je gagnais de cette façon : j’achetais des tonnes de fringues inutiles dont je ne savais pas quoi faire, de la cocaïne bien sûr, et je prêtais de l’argent sans jamais demander à être remboursée. Il fallait que je dépense cet argent vite, qu’il disparaisse de ma vue. 

Céline : Concernant la sexualité, comment tu décrirais la tienne ? Et la représentation que tu en avais ?

Lotis : Autant j’étais pudique, voire prude, dans ma vie de tous les jours, autant j’étais l’archétype de la pute, une nymphomane, quand je bossais ou avec les personnes de ce milieu. Avec ces personnes, j’étais très libre, je choisissais mes clients, je travaillais par choix, par plaisir, je n’avais pas de barrière, pas de tabou, je donnais l’impression que rien ne pouvait m’atteindre, y compris les violences, parce que je suis tombée une ou deux fois sur des clients violents. Et je revendiquais que c’était moi. J’ai lié ma sexualité à l’argent, à ma valeur. Enfin, si on peut appeler ça une sexualité, c’était plutôt une mécanique. Alors et ça, c’est complexe de vivre avec, ce n’était pas une mécanique exempte d’excitation : j’étais excitée par le contexte et je maintenais l’excitation par la cocaïne et l’alcool. Sinon, j’étais juste incapable d’agir, je devenais amorphe et ce n’est pas ce que mes clients recherchaient : ma sexualité ne m’appartenait pas, c’était ce que je ressentais. Elle était par et pour mes clients.

Puis, la sexualité c’était lié pour moi à la souffrance, parce qu’avec les descentes, c’était l’enfer. J’avais mal au ventre, des nausées, des vomissements, tout s’emmêlait, la souffrance physique et psychologique. Je ne comprenais rien à mes réactions. Je ne voulais pas me prostituer, mais à chaque fois, j’y retournais, pourquoi ? Et librement en plus, c’était moi qui choisissais. Dans ma vie quotidienne, j’acceptais de plus en plus mal le contact physique, le simple toucher. C’était un clivage insoluble, un mode de fonctionnement totalement paradoxal. Comme si ma sexualité était hors de mon contrôle, elle n’était pas à moi.

Pour te donner une idée de l’engrenage, j’avais des clients qui me recommandaient à leurs amis, je me sentais plus valorisée que jamais. Ça me montait à la tête, un temps, en fait jusqu’au rendez-vous, et ensuite… La chute était encore plus rude. Mes ami.e.s dans ce milieu me disaient : « tu n’assumes pas ce que tu es ». Alors c’était pire, je m’en voulais à un point, je me serais volontiers suicidée.  

Céline : On te renvoyait l’idée que cette femme que tu étais dans la prostitution était véritablement toi, que c’était ce que tu voulais même si tu disais ne pas l’assumer. Alors que tes réactions de rejet montrent bien un désaccord identitaire, un décalage.

Lotis : Déjà sur cette période, je subissais des pressions. Dès que j’émettais l’idée d’espacer les rendez-vous, pour une raison ou une autre, il y avait toujours quelqu’un pour me dire : « ah non, pas possible, il y a tel client qui te demande ». En filigrane, j’avais du succès, les clients me voulaient, je gagnais beaucoup d’argent, j’étais unique. J’ai tenté des appels au secours, ils restaient sans réponse, mes proches mettaient ça sur mon fichu caractère et mes amis du réseau en tiraient profit : « tu vois, nous sommes là pour toi, comme une famille… » Les appels au secours sans que personne n’intervienne, ça m’a confortée dans l’idée que la prostitution, c’était pour moi. Ça me maintenait dans cet engrenage.  

En réalité, plus j’essayais de me débattre, plus j’étais dépendante. Même des passes. À tel point que j’ai recommencé de mon plein gré après avoir arrêté plusieurs mois. Je suis sortie de l’influence du réseau, mais pas de la prostitution… J’avais besoin de mes clients. C’est bizarre de le dire. Comme si sans eux, je ne valais rien.

Ce ne sont pas seulement l’alcool, la drogue qui ont joué un rôle. Il y a un aspect sociétal où la prostituée est responsable de ses malheurs, où c’est elle, la mauvaise femme, tentatrice. Même s’il y avait des personnes au courant en dehors, ils pensaient que je le cherchais, que je récoltais ce que je semais. Petit à petit, j’ai développé une véritable addiction pour ce mode de vie, double, où je jouais deux rôles : lycéenne le jour, prostituée la nuit. La lycéenne se fissurait souvent à cause de la prostituée, mais je ne pouvais plus faire autrement. J’étais accro aux passes, à l’argent, à la mode, au monde de la nuit, à cette atmosphère où le vrai moi disparaissait. C’était plus une addiction à ce monde, à l’argent, à la mode (aux vêtements, mes « déguisements ») qu’à la cocaïne et à l’alcool. Les clients étaient comme des accessoires si tu veux. Il faut bien le dire, je gérais de mieux en mieux ma double vie, au détriment de ma santé, de ma santé mentale, c’est vrai. J’avais des clients habitués, une renommée et pour l’égo, c’était flatteur. Je dissociais beaucoup, tout était compartimenté dans mon cerveau : les actes sexuels, les clients, mes ami.e.s de ce milieu, mes amies en dehors, ma vie quotidienne… Comme je l’ai décrit dans mes livres en fait.

Céline : Peux-tu m’en dire plus sur cette dissociation ?

Lotis : Je ne pense pas qu’on peut survivre à la prostitution sans dissociation. J’ai fait comme les autres, j’ai entretenu mes croyances : c’était un travail comme les autres, c’était naturel pour moi, le sexe tarifé, j’étais faite pour ça… Pour ma part, je recherchais même la dissociation, il fallait que je sois dissociée, sinon je n’y serais jamais allée, moi consciente… Parce que bon, même objectivement, il fallait subir les clients, même s’ils étaient « gentils ». Comme je te le disais, il m’a toujours fallu un nombre particulier de lignes de cocaïne pour y aller, mes rituels, et je crois qu’à force, j’aimais ça aussi, me dissocier de ce que je faisais. Tu te souviens du témoignage « d’Isabelle » dans l’émission dont nous avons parlé ? Le manque d’hygiène des clients, donc, c’est quelque chose qu’aucun.e prostitué.e ne peut nier ; mes clients, en majorité très aisés, n’avaient pas une hygiène irréprochable, loin de là. Donc comment faire pour supporter ? Parce que j’étais payée pour des actes sexuels avec des hommes pas forcément attirants, pas forcément aimables, pas forcément propres… C’est sûr qu’il y a du glamour là (humour).

 À ce moment-là, évidemment, je disais tout le contraire. Je choisissais, y compris mes clients, en plus j’étais occasionnelle, j’étais libre, et puis je dédouanais les clients de tout, y compris les clients violents. Ils avaient des excuses pour tout. Eh oui, je répétais qu’ils étaient forcément dans la misère sexuelle, ce qui ne collait pas d’ailleurs avec ce qu’ils me disaient, mais bon, dans ce milieu, on n’est pas à un paradoxe près.

C’est aussi une façon de se disculper, de renforcer la dissociation, le déni, ça m’a servi à me maintenir à flot, parce qu’en fait, la prostitution, c’est un non-sens. Il me fallait des excuses à mes comportements. À défaut d’explications sur ce qui me faisait y retourner. Parce que bon, je n’aimais pas l’acte, me prostituer, j’avais même peur d’y aller. Mais c’était comme une attirance répulsion, exactement ce que je ressentais envers les clients d’ailleurs. Alors j’y retournais sans qu’on me force, de mon plein gré.

Le plus douloureux, c’était toujours ce moment, où je descendais, je redevenais moi, et la honte, les maux de ventre… il m’est arrivé de mettre des jours à me remettre d’une passe. Tellement je me rendais malade, physiquement. J’avais des espèces de flashs, des idées envahissantes, à m’en donner le tournis. Pas de souvenir net des actes sexuels. J’ai envie de dire : heureusement. Je ne sais pas si j’aurais tenu sinon.

Céline : D’autres personnes t’ont parlé de ça ?

Lotis : De la dissociation ? Oui, beaucoup. Ça prenait des formes différentes, il y a des filles en particulier qui me disaient qu’elles sentaient le moment où elles disjonctaient, où elles n’avaient plus le contrôle. Comme si quelqu’un d’autre agissait à leur place, c’est la phrase qui revenait le plus souvent. Certaines faisaient comme moi, ou presque consciemment, effaçaient les clients. Et franchement, il vaut mieux. On entretient une image de nous, de la prostituée quand on est dans ce milieu, mais derrière ça, j’entendais beaucoup d’histoires de souffrances. Comme je t’en ai parlé, il y avait une partie de moi qui adorait entendre raconter les autres, et je crois que souvent, les prostitué.e.s avaient besoin de parler. On avait comme ça, par moments, une petite bulle de tendresse où on se comprenait. C’était précieux. Et je ne sais pas… Mais en en parlant, on s’apercevait qu’on avait des mécanismes en commun. Ce sont des mécanismes pour supporter. C’était à mille lieues des réputations qu’avaient ces filles. Elles n’allaient pas avouer au premier venu : oh eh bien, moi, quand je fais une passe, je m’enferme dans ma tête ou je disparais. Ce n’est pas très vendeur.

Céline : Est-ce que tu peux dire quelques mots sur les clients que toi tu avais ? Ce que tu identifiais chez eux, le type de personnalité ou ce qui te semble pertinent.

Lotis : Les clients, j’ai envie de dire, ils se croient exceptionnels, mais ils sont tous pareils. Ils ont des clichés plein la tête sur les prostituées. C’est un cercle vicieux : les prostitué.e.s entretiennent le mythe pour garder, gagner des clients, les clients croient dur comme fer que les prostitué.e.s aiment leur activité, la pratiquent pour le plaisir, pas pour l’argent. Là-dessus, les clients sont toujours les mêmes : ils veulent des prostitué.e.s jeunes, ouvert.e.s à toutes les expériences, sans aucun tabou. Ils cherchent un idéal : le mieux pour eux, ce serait par exemple une fille vierge qui accepte de tout faire.

J’ai eu affaire à des égocentriques qui voulaient tester, ou alors qui n’étaient pas satisfaits de leur vie sexuelle, de leur vie de couple, et au fond, ils ne voulaient pas avoir à se remettre en question. Les clients des escorts aiment croire qu’ils sont les plus beaux, les plus forts, les meilleurs amants. Il faut qu’ils se sentent uniques. J’avais des clients accros au sexe, il fallait qu’ils changent de partenaires souvent, mais ce n’était pas une question de besoin : c’était surtout une question d’image. En ça, les escorts, ça a un côté pratique pour les clients. Le client choisit sur catalogue, aujourd’hui, encore mieux, sur Internet. Même quand leurs compagnes étaient au courant de leurs goûts pour les escorts, elles fermaient les yeux. Et c’est là que se situe le consensus : on pardonne tout aux clients des prostitué.e.s (parce qu’il y a un besoin ou une misère sexuelle, affective dans l’imaginaire collectif). Et les prostitué.e.s, eh bien, ça se cache.

Pour les clients que j’avais, je suis tout à fait persuadée qu’il y a une notion de pouvoir plus que de possession dans le sexe tarifé. Mes clients n’avaient pas besoin de se rassurer sur leur virilité, au contraire, ils avaient pour la plupart surtout un égo surdimensionné. Dans la relation avec le client, personne n’est dupe : il n’y a pas de séduction, on sait pourquoi on est là. Le client paye, le client est roi, et il le sait. Il ne cherche pas de l’affection, une reconnaissance… ça, c’est des conneries.  

Alors maintenant, ça me flingue, dans les pays où la prostitution est légale, les clients peuvent noter les prostitué.e.s sur des sites (article). 

C’est très représentatif du fait que la mentalité des clients, elle, elle ne change pas.

Céline : Qu’est-ce qui t’a retenue, maintenue dans ce milieu prostitutionnel ?

Lotis : D’abord le fait que je ne savais faire que ça ! C’est terrible, mais sur tous les autres aspects de ma vie, je ne brillais pas. Là, je me démarquais, je valais quelque chose. Les clients me redemandaient… Si je devais résumer : au moins, dans ce milieu, j’étais à ma place. Alors ce n’était pas une place facile, mais je me répétais que c’était tout ce que je méritais.

Ce qui m’a maintenue ou fait replonger à chaque fois, c’était compulsif, c’était cette addiction que j’avais envers à la fois l’argent, les passes, le milieu, les drogues, l’alcool, la mode, mes rituels… Un mélange. Et les blessures à l’égo, je dirais, si je me sentais blessée, atteinte dans ma fierté, ça me donnait forcément envie de faire une passe, c’était compulsif, j’avais besoin de ça pour retrouver de la valeur à mes yeux.

Céline : Comment t’as fini par réussir à en sortir du coup ?

Lotis : Je ne suis pas vraiment sortie de ce milieu dans un premier temps ; j’ai continué à fréquenter des prostitué.e.s. J’ai arrêté de me prostituer en occasionnelle, parce que je me suis rendu compte que ce n’était pas moi… une prise de conscience brutale. Ça devenait trop à gérer pour moi. Il y avait beaucoup de fatigue aussi, à naviguer entre les clients, j’en avais marre. Bref, à un moment, il fallait couper court à cette addiction-là. J’avais envie d’avoir une vie normale, et vu qu’à côté de cette activité, j’avais une autre vie, c’était presque facile pour moi. J’étais arrivée à un moment où je me prostituais librement, où mes ami.e.s dans ce milieu me soutenaient… Je me rends compte de la chance que j’ai eue, d’être indépendante à partir d’un certain moment, suffisamment en tout cas pour pouvoir arrêter. Je me suis demandé très souvent par la suite si je n’allais pas replonger…

Céline : Qu’est-ce qui a fait que tu as réussi à ne pas replonger ?

Lotis : Sans hésiter, la vie que j’essayais de construire à côté. Toutes les fois où j’ai pensé recommencer, c’est bête, mais je pensais aux ami.e.s qui n’avaient que la prostitution comme horizon, à celles qui galéraient pour faire autre chose… Je me rendais compte de ma chance par rapport à elles, j’avais pu préserver ma vie normale, et j’avais d’autres possibilités. Elles, elles étaient enfermées en quelque sorte à double tour dans ce milieu. Elles avaient des habitudes, un train de vie, il fallait payer le loyer.

À chaque fois que j’ai eu envie de recommencer, on en revient à la valeur, je me disais ou on me disait que je valais mieux que ça. Le problème, c’est qu’il fallait que je me prouve que j’avais une autre valeur et c’était un combat contre moi-même. Je ne pense pas l’avoir trouvée, cette autre valeur, mais enfin, ça va beaucoup mieux depuis que je suis vieille, je gère mieux mon image (humour).  

Céline : Au vu de tout ce que tu as décrit, tu peux me dire quelles ont été les conséquences de la prostitution pour toi, même après en être sortie ?

Lotis : Les conséquences sur l’image de moi, destructrices. J’avais encore moins confiance en moi, quand j’étais au naturel. J’ai mis des années à décrypter et accepter les mécanismes qui m’avaient poussée à me prostituer, à essayer de m’extirper de ce mode de pensée aussi. Pendant de très nombreuses années, j’étais persuadée d’avoir choisi de me prostituer, que c’était de ma faute. Et puis, ce n’est pas une expérience professionnelle qu’on partage gaiement, comment écrire sur un CV : prostituée de telle date à telle date (c’est de l’humour). C’est un sujet tabou, personne n’aime en entendre parler. Même mes proches qui connaissent ce passé préfèrent que je me taise (et je les comprends).­ On vit dans une société d’hypocrites d’ailleurs, où on accepte facilement que le client avoue son addiction envers les prostitué.e.s, (c’est un homme, avec des besoins), mais où quand on s’est prostitué, il faut se taire et avoir honte. Ce que je sais en l’occurrence très bien appliquer. Je n’ai pourtant jamais trouvé ma place dans la société. Impossible. Comme si je portais sur moi ce que j’ai été. Et je galère encore pour me trouver une autre valeur, une autre place.

J’ai été longtemps dans l’hypersexualisation aussi ; j’ai continué à adorer me grimer. Et la colère contre moi, je l’ai traînée des années, avec l’addiction à l’alcool. J’ai mis très longtemps à juste pouvoir me supporter, et j’ai beaucoup de mal à faire la paix pour de bon avec cette part de mon passé. Même si c’est différent aujourd’hui, j’ai du recul.

Céline : Étant donné ton expérience du milieu et le recul que tu as pris dessus, tout ce sur quoi tu as travaillé, j’aimerais avoir ton regard sur la prostitution aujourd’hui et notamment sur tout ce qui se développe à travers les réseaux sociaux (cam girl, onlyfan, etc.) ?

Lotis : Le marché du sexe s’est libéralisé avec l’explosion des réseaux sociaux. J’espère juste qu’en parlant, on pourra limiter la casse parce que de toute façon, il y aura des impacts psychologiques chez les personnes qui pratiquent. Ce ne sont pas des métiers anodins, l’image que ces personnes ont d’elles-mêmes, ou le fait qu’elles n’aient en réalité pas le choix (je pense à cette camgirl handicapée, dans un des reportages…) il faudra bien un jour le prendre en compte.

Pour moi, ce qui se passe aujourd’hui avec Internet, même dans le porno, c’était prévisible dès le début, dès les années 90. On a donné un terrain de jeux à des clients qui, avant, auraient dû se déplacer, trouver un créneau dans leurs emplois du temps. Mieux, avec les camgirls, les accros différencient facilement l’activité de la prostitution ; de la même façon, les clients qui vont voir une prostituée plaident que ce n’est pas tromper leur femme. C’est juste un glissement des mœurs qui s’est opéré, pour ainsi dire. Il y a toujours beaucoup d’argent à gagner, c’est un secteur, et ça, il ne faut pas avoir d’œillères, là où il y a de l’argent, il y aura de la résistance. On ne fera pas disparaître ces activités.

Je voudrais aussi insister sur la multitude de vécus différents de la prostitution. Ma parole, c’est mon vécu, elle n’est que la mienne, elle ne vaut pas pour les autres. Comme tu le sais, je ne suis pas là pour prendre la parole au nom des autres, mais pour expliquer un point de vue. C’est vrai, il y a des généralités qui choquent : la plupart des prostitué.e.s commencent tôt, vers 14-15 ans, y compris en France. Aujourd’hui, il y a des tonnes de reportages sur ces prostitué.e.s ados, le grand public est choqué. Mais demain, ces prostitué.e.s ados retourneront dans l’oubli et ça n’empêchera certainement pas les clients de recourir à leurs services. Parce qu’il faut le dire, les clients adorent les très jeunes. Ce n’est pas un phénomène nouveau, les prostitué.e.s ados. Et c’est un phénomène qui se perpétuera.

Le système français, je le trouve profondément hypocrite. Depuis 2016, en théorie, la prostitution et le racolage sont permis, mais l’achat de services sexuels est illégal. Or, on manque de moyens pour pénaliser les clients… et puis, tout est possible pour les clients grâce au net ! On se voile la face derrière l’abolitionnisme, le fait de pénaliser les clients, qui ont en fait toute latitude d’aller ailleurs. Du coup, ce sont les prostitué.e.s qui trinquent : les violences, les meurtres sur les personnes qui se prostituent ne font que croître, comme les réseaux, parce que les prostitué.e.s sont isolé.e.s.  

Je ne cautionne pas non plus l’expression employée par certaines associations abolitionnistes, de « viol tarifé » pour l’ensemble de l’activité prostitution. C’est du viol tarifé dans certains cas, c’est très pratiqué par certains réseaux pour mater les récalcitrantes, mais pas dans tous les cas. Ce discours aux prostitué.e.s qui, comme moi, sur le moment, ont cru choisir : « vous subissez du viol tarifé (ou vous avez subi du viol tarifé…) », c’est quelque chose qui est très violent à entendre. Comme si on nous niait, ou qu’on réécrivait notre vécu à notre place. Déjà parce que les mécanismes liés à la prostitution, disons consentie, sont différents sur le moment, de ceux du viol. Et puis même si je l’ai ressenti parfois comme du viol tarifé, ce n’est pas aux autres, à des personnes qui ne savent pas ce que ça fait, de mettre des mots sur mon vécu de la prostitution. De l’autre côté de l’échiquier, on trouve ceux qui banalisent ces activités, pas très sain non plus… Ceux qui oublient que sous le tissu de la prostitution, il y a aussi la traite des êtres humains (aujourd’hui, les réseaux qui exploitent les migrantes, comme hier d’ailleurs), de très jeunes gens enrôlés de force. C’est trop facile de se retrancher derrière l’expression « le plus vieux métier du monde », ça efface la réalité : la prostitution, c’est un univers violent, avec des meurtres de prostitué.e.s y compris dans les pays où elle est légalisée (article).

Beaucoup ne connaissent rien à la réalité du terrain, s’invitent dans le débat parce qu’ils connaissent un.e prostitué.e sympa. Soit ils idéalisent la prostitution, soit ils combattent la prostitution par idéalisme. Je te parle franchement : c’est à chaque fois déstabilisant pour moi, parce qu’on n’écoute pas en revanche les prostitué.e.s passé.e.s ou présent.e.s. Quant aux soi-disant professionnels de l’aide, associations qui confisquent purement et simplement la parole des prostitué.e.s ou la détournent pour leur profit, comment te dire… ? Je suis perplexe. Ce ne sont pas ces gens qui vont faire progresser les mentalités.  

Céline : Tu parlais de l’abolitionnisme en France, qu’est-ce que tu peux me dire sur ça ?

Lotis : Le débat sur l’abolition et la légalisation, pour moi, c’est un faux débat. J’ai vu la prostitution devenir légale en Suisse, j’ai vu ce que ça faisait sur le terrain, et j’ai vu aussi ce que l’abolitionnisme provoque en France. La stigmatisation des prostitué.e.s, elle est partout la même. Ce sera toujours de la faute de la personne qui se prostitue. Ramener une question sociétale à un débat politique, ça n’a jamais changé les choses, au contraire. La politique trouvera toujours des moyens de piper les dés. Dans les deux pays, c’est la même souffrance, les clients trouvent toujours le moyen de tirer les tarifs vers le bas, les prostitué.e.s sont toujours victimes de violences… Je te dis ça, j’ai beau jeu, j’ai cru en la légalisation en Suisse, autant que j’ai cru que j’étais faite pour la prostitution. Et puis, bon, ça n’a pas empêché les réseaux de pulluler, les patrons des boîtes de s’engraisser, et les clients en plus, ont énormément de choix, ce qui favorise la précarité des prostitué.e.s (eh oui, en Suisse aussi, les tarifs vont vers le bas). Autre aberration de la légalisation en Suisse : jusqu’en 2013, il n’y avait pas de différence entre la majorité sexuelle, et le « droit » de se prostituer, donc les clients pouvaient recourir aux services de jeunes de 16 ans… Donc dans des boîtes tout à fait légales, encadrées, les jeunes filles se sont prostituées et ont même été préférées à de plus vieilles.

Ce qui me sidère, c’est que 28 ans après la légalisation en Suisse, on en soit encore aux vieux débats sur le fait de choisir ce métier ou pas ; c’est complètement réducteur, ce discours : « il y a celles qui choisissent d’un côté et les esclaves de l’autre ». Ça ne marche pas comme ça, il y a un panel de nuances, des esclaves victimes de réseaux, même de traite, qui peuvent un jour être amenés à choisir, des personnes qui pensent choisir, mais avec les mauvaises cartes en mains, ou qui tombent un jour sous la coupe d’un proxénète… On occulte, et les clients l’occultent encore plus, la violence qui sous-tend ce milieu. Le chantage, les menaces voilées ou pas, la pression extérieure, les contraintes économiques, tout un tissu social parallèle qui est en place avec le consentement entier de la société. Il faut en finir avec les images d’Épinal sur la prostitution, et pour ça, simplement, en parler. On parlait des prostitué.e.s ados, typiquement, si une politique de prévention cohérente, réaliste, était mise en place, je t’assure que moins d’ados auraient envie de gagner de l’argent de cette façon.

Abolition, légalisation, ce sont des questions purement politiques. La réponse, elle n’est pas dans la politique, elle est dans l’individu, et donc dans l’éducation. Pour l’instant, je ne crois qu’en la protection et l’aide aux prostitué.e.s de celleux qui veulent en sortir. C’est tout. La seule chose que je regarde c’est s’il existe un parcours de sortie valable, c’est-à-dire réaliste, qui puisse se faire en plusieurs étapes. Franchement, le PSP français (Parcours de Sortie de la Prostitution, institué par la loi de 2016) ne l’est pas, simplement parce qu’il n’a presque aucun budget alloué.  

Je ne peux pas cautionner un système quel qu’il soit, qui autorise les violences sur les prostitué.e.s ou qui détourne les yeux. J’ai eu la chance de croiser Grisélidis Réal (activiste, écrivaine, artiste peintre…)  ; c’est une rencontre fortuite qui m’a beaucoup marquée. C’était une personnalité marginale et attachante. Pour moi, même si je ne partageais déjà pas certaines de ses idées, elle est incontournable de l’histoire de la prostitution, et son seul but, c’était de protéger les prostitué.e.s, de défendre toutes les personnes prostitué.e.s, à tous les niveaux. Ce que beaucoup d’associations qui se réclament de son héritage partout en Europe ont tendance aujourd’hui à oublier. Ça me fend le cœur de voir comme aujourd’hui, il n’y a aucune cohésion autour de la défense des personnes prostituées ; les associations en France par exemple, sont plus occupées à se taper les unes sur les autres, à occuper les médias, et ne cherchent plus à s’entendre.

Céline : Que penses-tu des différents termes pour qualifier les personnes engagées dans la prostitution ? (Prostitués, travailleur du sexe, escorts, etc.). Y a-t-il vraiment une différence ? Comment tu conçois ces changements de termes ?

Lotis : Techniquement, j’ai été recrutée pour et j’ai fait partie des escorts, pourtant je ne peux pas intégrer le terme. Je trouve qu’il y a une forte pression à paraître en dehors de la relation sexuelle avec le client, et donc à rester dans son rôle le plus longtemps possible. On est supposées être sortables ou montrables, quand on est escort dans des réseaux ou des agences internationales. D’un autre côté, le terme a du glamour, il attire, un proxénète ou une recruteuse ne va pas parler cash : « tu vas faire 50 passes en une journée ». Il ou elle va vendre du rêve : « Tu vas rencontrer plein de gens importants, tu vas gagner beaucoup d’argent, tu choisiras tout… » D’où la généralisation du terme escort, que les jeunes filles surtout emploient parce qu’on leur a fait miroiter la prostitution comme ça, c’est une accroche imparable. C’est logique, le terme a été détourné au fil des années, parce qu’il est accrocheur. Une fille qui est escort dans l’inconscient collectif, elle est indépendante, elle gagne beaucoup d’argent, elle vit dans le luxe…

Je l’ai écrit dans « Fleurs des nuits » je crois, il vaut mieux pour la personne qui se prostitue se dissimuler derrière une identité, et souvent le terme escort sert à se rassurer. On peut disserter là-dessus, mais dans les actes, c’est de la prostitution. La personne qui se prostitue utilise pour se définir le terme qu’elle a le plus de faciliter à manier. Personnellement, ça ne me dérange pas de dire travailleur.euse du sexe, je l’ai employé pour moi. C’est un ensemble, plusieurs prostitutions qui se rassemblent, en ce sens, je ne le vois pas comme une minimisation ou une banalisation. Je ne saisis même pas le débat ; la prostitution ne peut pas être un travail banal, dès l’origine : ce sont des actes sexuels rémunérés. Partant de ce postulat, les prostitué.e.s ont le droit de s’appeler comme elles, ils veulent. J’ai plus de mal à dire : « je me suis prostituée » que « j’ai été escort », en fonction de ce que sait mon interlocuteur de moi. Le pire pour moi, qui est imprononçable, c’est l’expression « vendre son corps », ça, je ne peux pas. Non pas que je minimise, encore une fois, mais c’est une expression qui ranime mes souvenirs. Franchement, je préfère éviter.

Céline : Merci pour ce regard que tu as apporté. On peut trouver sur internet des témoignages, mais c’est je trouve rarement aussi complet, peut-être à cause tu tabou, du besoin de préserver l’image, les illusions (et le déni) qui sont encore présentes, etc., je ne sais pas… Donc merci d’avoir osé prendre la parole et de m’avoir confié tout ça.

Pour avoir accès à d’autres ressources, nous vous invitons à consulter la partie 1 de cet article.

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