Les troubles de la personnalité : être à côté de soi

Par Samir Ben Salem, psychanalyste et vice-président de Ré Equi’libre

Trouble de la personnalité limite (ou borderline), trouble de la personnalité dépendante, trouble de la personnalité évitante, trouble de la personnalité obsessionnelle compulsive , trouble de la personnalité histrionique, etc. Les différentes catégories qui constituent les troubles de la personnalité ne manquent pas. Elles font les unes de la presse, fleurissent dans les diagnostics et étiquettent une situation. Mais malheureusement ces troubles sont beaucoup plus souvent présentés par l’angle de leur symptômes que celui de leurs origines. Nous sommes capables d’aller très finement dans les différenciations qui fondent ces nombreuses catégories tout en omettant ce qui compte le plus : leur étiologie (études des origines).

Suivre les signes personnalité

Que signifient donc réellement ces troubles ? S’agit-il là de cases bien étanches qui témoignent d’un problème inhérent à la personnalité de l’individu qu’il faudrait reformater ? Est-il question de « facteurs génétiques, neurologiques, et environnementaux » comme on le voit souvent froidement écrit  par les « scientifiques » avec ces trois facteurs mis au même niveau ? Où s’agit-il de signes dont la manifestation symptomatique variée témoigne d’une réalité beaucoup plus profonde ?

« Ces douleurs que vous ressentez sont des messagers, écoutez-les. »

Djalâl ad-Dîn Rûmî

Aux origines du problème : la connaissance de soi

Avant de parler de trouble de la personnalité, il convient d’abord de parler de personnalité. Et c’est là où toute la perspective change par rapport à un réductionnisme médical puisque de la sorte on aborde un thème plurimillénaire qui traverse toutes les grandes traditions spirituelles : le thème de la connaissance de soi. Sans partir dans de grandes considérations philosophiques, en plus des trésors des traditions, on dispose aujourd’hui d’outils très concrets offerts par les sciences humaines bien comprises : psychologie, psychanalyse (qui ne se résume pas au réductionnisme freudien très français), sociologie, anthropologie, etc.

Et là première chose que l’on peut noter c’est qu’avec une telle approche (quelques concepts de base de chacune de ces disciplines) on se garde beaucoup mieux du réflexe d’essentialisation qui nous guette tous et qui consiste à réduire l’individu à ce que l’on peut percevoir de lui. C’est la fameuse image de l’iceberg, la majeure partie nous est en premier lieu invisible.

Gare à l’essentialisation, focus sur l’environnement

Individu enfermé personnalité

Ne pas se soumettre à la tyrannie de l’image et à l’immédiateté du jugement qui en découle est particulièrement salutaire dans une société où les notions de «mérite», de «succès», «d’échec» très vite accolées et réduites à l’adjectif «individuel» envahissent de façon mortifère le champ sémantique et donc les imaginaires sociaux.

Si on ajoute à cela la surexploitation du (vrai) concept de résilience, parsemé d’éléments de storytelling, on parachève la constitution d’une philosophie monstrueuse qui suggère que l’individu est responsable de tout ce qui lui arrive. Que tout ce qu’il fait ou ne fait pas est hyper conscient et volontaire de sa part, comme s’il était hors de tout contexte social. Et que, de toute façon, il est capable de se remettre tout seul de tout. La fiction de l’hyperautonomie ne pouvant donner lieu qu’à la violence de l’hyperjugement.

Avec des valeurs sociales pareilles, pas étonnant que le mal-être psychique soit considéré comme le «mal du siècle».

« Ne vous contentez pas des histoires de ceux qui vous ont précédé. Allez de l’avant et construisez votre propre histoire. »

Djalâl ad-Dîn Rûmî

L’introspection contre l’aliénation

Or l’exigence de la connaissance de soi, l’analyse des dynamiques de la personnalité, l’introspection, tout cela impose précisément de s’éclaircir de l’intérieur. Et lorsqu’on commence à allumer la torche pour parcourir le chemin de la connaissance de nous-mêmes, inévitablement des ombres se projettent. Parmi ces ombres, il y a les aliénations. Ce que l’on croit comme faisant partie intégrante de notre personnalité, mais qui, en réalité, proviennent de l’extérieur, sans que nous en ayant conscience puisque, par définition, ce sont des aliénations (étymologiquement ce qui est étranger).

Il n’y a pas de lumière sans ombre et pas de totalité psychique sans imperfection. La vie nécessite pour son épanouissement non pas de la perfection mais de la plénitude. Sans imperfection, il n’y a ni progression, ni ascension.

Carl Gustav Jung – L’âme et la vie
Femme perdue dans un labyrinthe personnalité

Par enchaînement logique, s’il y a des aliénations c’est qu’il y a une nature première, une essence. Ce qu’on appelle communément le Soi. Une dynamique singulière, unique au monde, se développant au cours de ce qu’on appelle le processus d’individuation. Devenir soi. Ce qui n’est pas sans épreuves. Ce que d’innombrables mythes ont mis en scène au travers d’histoires de héros subissant une initiation en cours d’aventures, de descentes aux enfers, de combats. Aller profondément en soi n’est pas une partie de plaisir mais c’est la condition sine qua non pour devenir soi. L’ingratitude de la tâche est surpassée par l’immensité des fruits que l’on en récolte.

S’arracher de la périphérie du Moi pour pour se réaxer à partir du centre de sa personnalité, le Soi, c’est ne plus se perdre dans ce qui n’est pas nous.

Aucun autre être humain sur Terre ne présente la même personnalité que la vôtre. Nous ne sommes pas tous fait pour la même chose, chaque être humain à un rapport au monde qui lui est particulier. Quand nous adoptons des comportements qui correspondent à cette essence première, le Soi, le centre de notre personnalité, ils ont pour caractéristiques de nous unifier (au-delà des contradictions que tout être humain a).

« C’est votre route, et seulement la vôtre. D’autres peuvent s’y joindre et marcher avec vous, mais personne ne peut marcher pour vous. »

Djalâl ad-Dîn Rûmî

L’individuation contre la fragmentation

Quand je fais quelque chose qui me correspond je m’unifie, je me déploie, mon cœur respire, il rayonne. À l’inverse, quand je fais quelque chose en contradiction avec mon essence, je me divise, je me clive, je me contrarie. Ce type de comportement en contrariété avec nous provoque ce que j’appelle des ruptures de sens avec l’unité de l’être. Des ruptures de sens qui ne sont pas réductibles à des contradictions (que tout un chacun peut avoir encore une fois) et qui apparaissent comme apparaissent de fausses notes en musique. Ici, c’est un faux soi qui apparaît (faux self dans la littérature psy) qui va recouvrir l’authentique Soi. Le faux soi qui est une hyper adaptation aux désirs des autres, de la société, du contexte social au détriment de notre nature.

puzzle à faire personnalité

Évidemment, nous sommes tous amenés à faire des choses qui ne nous plaisent pas, et que l’on est obligé de faire. Seulement quand la contrariété est systématique et qu’elle n’est pas imposée par un « vrai sens », elle finit par provoquer des fractures dans la personnalité. Et selon que nous sommes plus ou moins fragmentés, nous développons tel ou tel trouble de la personnalité…

Pour répondre donc à la question du début : non, les troubles de la personnalité ne sont pas constitutifs aux personnes ou réductibles à des « facteurs génétiques ». Ce sont au contraire des signes de perturbation, plus ou moins grande, de cette même personnalité qui va être fragmentée relativement à la violence des contrariétés subies.

« Viens, je sais que tu es fatigué, mais c’est le chemin qu’il faut emprunter. »

Djalâl ad-Dîn Rûmî

Suivre les signes pour parvenir à soi.

Partition musicale personnalité

C’est par l’écoute et l’attention portée à ces fausses notes dans l’analyse du patient qu’on peut découvrir et laisser place au Soi, à ses questionnements et sa souffrance pour qu’elle s’exprime. Il est malheureusement rare que les gens consultent pour se connaître sans attendre l’apparition de troubles avancés.

Dans ces souffrances, on constate l’incroyable violence sociale que subissent les individus et qui les coupe d’eux-mêmes. Violence des institutions scolaires dans la façon d’évaluer, de catégoriser, de hiérarchiser les individus, violences parentales/familiales, violences au travail, violence dans le couple. Les individus peuvent avoir l’impression ne plus rien valoir, et sont coupés de la conscience de la valeur que leur essence unique représente. Inestimable, puisqu’unique.

Ils confondent le faux soi qu’ils ont dû se constituer inconsciemment à cause de la violence de leur environnement avec ce qu’ils sont réellement. Le faux soi étant une illusion il finira tôt ou tard par éclater, sous les assauts de plus en plus vifs du cœur, siège du centre de la personnalité, pour faire reconnaître sa souffrance et par là son essence véritable.

Renaitre de ses cendres personnalité

La violence est le pire ennemi de la connaissance de soi. Elle provoque les pires aliénations. C’est pourquoi les agresseurs sont agresseurs. C’est un outil de contrôle. La violence permet de soumettre, pas seulement physiquement, mais psychiquement, par l’aliénation, l’emprise. C’est à dire de façon durable.

Mais comme il n’est pas un mal qui ne peut produire un bien, les violences provoquent un tel mal-être que parfois elles obligent à aller si profondément en soi, qu’on ne se serait jamais aussi bien connu si notre vie avait été un « long fleuve tranquille ». Au-delà de l’aspect rhétorique (la vie est un long fleuve tranquille pour personne), on peut en sortir.

Ainsi le but d’une analyse est d’être à l’écoute de ces comportements étranges qui ne cadrent pas avec l’unité de la personne. Ces ruptures de sens dans leur personnalité. Concrètement ces ruptures de sens surgissent dans des attitudes, des paroles, des actes qui ne font pas unité avec la personnalité globale.

« Votre cœur connaît le chemin, courez dans cette direction. »

Djalâl ad-Dîn Rûmî

Ces ruptures de sens (et leurs récurrences) font signe de quelque chose de l’ordre du trouble. Elles amènent à s’interroger. Et si l’on suit ces signes jusqu’au bout de ce qu’ils ont à nous dire alors des questions fleuriront irrémédiablement. Notamment celles de l’histoire personnelle (anamnèse), des violences & indifférences subies.

boussole direction personnalité

Il faut décontaminer le Soi de toutes les scories qu’il a accumulé au cours de son histoire et qui le divise.

Malheureusement, ces signes, loin d’être obscurs si l’on y porte une attention élevée, sont l’objet de perversion. Au lieu d’être entendus pour ce qu’ils ont à nous dire, ces signes qui indiquent que quelque chose ne va pas vont servir, très souvent, comme base d’un jugement moral négatif totalement hors sujet avec l’état réel des choses.

Il n’arrivera jamais au bout du voyage, celui qui s’arrête pour jeter une pierre à tous les chiens qui aboient.

Winston Churchill

J’aimerais donner plusieurs exemples de ce qui est constatable comme signe d’un trouble et qui est perverti par l’application d’un jugement moral ou de psychologie de comptoir.

Quand on a subi des violences :

Exemple 1 :

Le signe ; des explosions d’angoisse dans des contextes qui, objectivement, ne procurent aucune source d’angoisse.

La perversion du signe par le jugement essentialisant ; la personne sujette à ces tempêtes émotionnelles sera très souvent perçue au mieux comme « hyper sensible par nature » (comme si la sensibilité était une maladie), « instable de caractère » ou carrément « faible moralement ».

Réalité du signe ; ce sont des reviviscences traumatiques qui indiquent que des violences (que ce soit physiques, psychologiques, sexuelles) ou des négligences (qui sont une forme de violence) ont été subies. La mémoire non encodée fait revivre la détresse à l’identique . Il faut travailler sur son histoire personnelle pour réintégrer tout ça, s’en libérer, et par là même libérer toute une dynamique psychique que l’on pourra réinvestir dans notre vraie vie.

Exemple 2 :

Le signe ; une image très négative de soi, peu importe les réalisations, les succès, les conquêtes. Et tous les soi-disant échecs seront perçus comme une validation par le réel de cette négativité que la victime se projette.

La perversion du signe par le jugement essentialisant ; ce trouble sera souvent perçu par l’entourage comme étant un « manque de courage/de volonté », du « caprice », du « pessimisme », le fait de se « complaire dans son malheur » ou comble de la contradiction, comme une dépression sans cause (puisqu’on ne cherche même pas cette dernière). Là encore des absurdités qui témoignent clairement, au mieux, d’un manque de considération, au pire, d’un acte de déni volontaire. « Enterre ça tu te fais du mal », « Tu devrais pardonner tu iras mieux », « C’est bon maintenant tu ne vas pas trainer ça toute ta vie ».

La réalité du signe : Lorsque l’on a été dévalorisé ou que l’on a jamais eu de reconnaissances réelles durant notre développement il est très difficile de soi-même apprécier ses avancements. Il est impossible d’apprécier la qualité de ce que l’on fait sans une forme de reconnaissance d’autrui.

Quand on a subi des violences sexuelles :

Le signe ; des (pseudo) excitations sexuelles en plein milieu de contexte qui n’ont rien à voir avec les relations qu’elles supposent. Pourquoi pseudo ? Parce que contrairement à une dynamique réelle, construite, active, ces « excitations » ont quelque chose de très passif et d’erratique dans leur manifestation. Ce trouble de comportement est un des pires à vivre pour les victimes, car elles se pensent – et là je ne fais que citer ce que j’ai entendu de leur part- « salopes, déviantes, perverses, obsédées, aimant la saleté, etc. ». « Il faut que quelqu’un me passe dessus ».

Perversion du signe par le jugement essentialisant ; on ne leur fait quasiment jamais remarquer le caractère anormal de ces « excitations ». Bien au contraire, l’extérieur va valider toutes les représentations négatives et misogynes qui peuvent exister ; « tu aimes ça », « il n’y a pas de mal à se faire du bien », « tu ne t’avoues pas ton appétit sexuel », « Assume au lieu de te trouver des excuses », etc. Là encore, je ne fais que citer ce que des victimes m’ont rapporté. Je veux insister sur le fait que le caractère anormal de ces pseudo excitation est perceptible. Il se voit. Mais s’il se voit, ce trouble permet à celui qui n’aimera pas son prochain comme lui-même pourrait-on dire, de profiter…

Conflit d’intérêt manifeste qui va transformer un « tu as un comportement étrange », en « tu aimes ça », « c’est bien, tu aimes profiter, etc. ». Ce qui va ne faire qu’enfoncer la personne victime dans la vision déjà très négative et ouvrir les portes de l’exploitation sexuelle ; la victime est amenée à faire des pratiques sexuelles qu’elle n’aurait jamais acceptées si elle n’était pas dépossédée d’elle-même. « Ça ne te dérange pas que je te fasse tourner avec mes potes ? », « Ramène-toi quand je veux pour que je te baise », etc.

Réalité du signe ; Il s’agit d’identification à l’agresseur. Durant un viol, la victime sera dans un premier temps sidérée puis ensuite dissociée. Par ce mécanisme neurologique la mémoire ne va pas s’encoder directement, ainsi il va y avoir une confusion de la perception entre l’excitation de l’agresseur et soi.

Il y a également l’excitation sexuelle purement mécanique que la victime peut interpréter comme un désir réel qui l’entraînera dans une sphère de culpabilité et de honte très puissante. Or, ce sont des notions qu’il faut absolument distinguer. Une excitation sexuelle provoquée par une stimulation purement mécanique n’entérine en aucun cas un désir réel ou une volonté et encore moins une forme de consentement ou de complicité et ce à quel que degrés que ce soit.

De plus, pour éviter des reviviscences traumatiques très violentes comme revivre le viol à l’identique, la victime va avoir des conduites à risque. C’est paradoxale mais le risque permet de se dissocier de nouveau pour ne plus rien ressentir et éviter la douleur de sa mémoire traumatique. Et parmi ces conduites à risque, il y a les conduites sexuelles à risque, la multiplication de partenaires etc. Avec un cycle infernal à vivre de : compulsion impossible à contrôler => honte extrême => compulsion impulsion à contrôler. C’est pour cela qu’il faut absolument connaître ces mécanismes pour permettre à la victime de sortir de ce cercle infernal et de sa culpabilité.

Se protéger des jugements essentialistes, sanctuariser son territoire, devenir soi

Il n’est pas rare d’entendre des victimes de violences dire que les jugements qu’elles ont subis étaient même pires que les violences qu’elles ont connu. C’est dire si le jugement qui prend appui sur le faux self (soit par incompréhension, bêtise ou intérêt) est extrêmement destructeur.

Comment pourrait-il en être autrement quand on nie l’essence même d’une personne ? Le nihilisme, n’est-ce pas là la pire forme de violence ?

On ne peut grandir qu’en s’enracinant sur les réels fondements de sa personnalité. Pour cela il faut nettoyer ces aliénations qui nous coupent de ces fondements. Établir son territoire personnelle et le préserver de toutes les ingérences qui violentent notre essence. Loin d’une position égoïste il s’agit d’être attentionné à soi pour être disponible de la meilleure façon avec les autres. A partir de là, nous ne sommes plus à la périphérie de nous-mêmes mais bel et bien au centre pour un réel déploiement tout au long de la vie et dans la collectivité humaine.

« Trouvez les personnes qui illumineront votre chemin. Ignorez ceux qui vous rendent effrayés et tristes qui vous entraînent vers la maladie et la mort. Mettez votre vie en feu. Cherchez ceux qui attiseront les flammes. »

Djalâl ad-Dîn Rûmî

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