Violences sexuelles : de l’impact à la reconstruction

Par Samir Ben Salem, psychanalyste et vice-président de Ré Equi’libre

C’est un article que j’ai écrit pour l’association Ré Equi’libre dont je suis le vice-président. Dans cette association nous proposons des séjours d’équithérapie pour les victimes de violences sexuelles.

La Double Peine des violences sexuelles

Lors d’une agression sexuelle, dans la très grande majorité des cas, la personne victime subit une sidération. Incapacité de réagir, de crier, de bouger… Cet état de paralysie psychique est dû à l’impossibilité de remédier à la violence qui s’abat sur soi, au non-sens de la situation, à son impasse. C’est insensé, impensable, ingérable, insoluble. Face à la terreur le cerveau est saturé par l’hormone du stresse qui inhibe ses fonctions supérieures, siège du raisonnement.

La victime devient un pantin utilisable à sa guise et c’est exactement ce que cherche l’agresseur dans sa stratégie très construite d’emprise. Il n’agit pas par pulsion, mais bien dans une démarche d’isolement, de surprise — il tend un piège — pour plonger sa cible dans un état de sidération complet. Autrement dit de malléabilité totale. L’agresseur aura alors atteint son but ; jouir du sentiment de toute-puissance en exerçant toute son inhumanité.

Les contre coûts de la survie : aliénation, conduites à risque, identification à l’agresseur

En effet, après l’agression la personne victime va osciller entre des moments de dissociation complète (de vide) et des reviviscences traumatiques qui vont lui faire revivre l’horreur de l’agression à l’identique. C’est le cercle infernal de la mémoire traumatique.

Pour tenter de contenir ces explosions traumatiques, des stratégies de survie apparaissent (faute de traitement et d’écoute) ; isolement social, scarifications, conduites addictives, prises de risque en tout genre, conduites sexuelles à risque, tout cela ayant pour seul but de provoquer de nouveau l’état dissociatif ; se couper de l’immense douleur du traumatisme qui se réactualise sans cesse tant qu’il n’est pas traité. La moindre situation symboliquement analogue, une personne qui ressemblerait à l’agresseur, un bruit surprenant, une odeur particulière, etc. peuvent instantanément replonger la victime dans sa mémoire traumatique.

Le rapport à soi devient aussi très compliqué. Sentiment de culpabilité, de ne s’être pas défendu (à cause de l’incompréhension du mécanisme de sidération et de dissociation). Internalisation des paroles perverses de l’agresseur ; « tu l’as bien cherché », « tu aimes ça », « tu m’as provoqué », « tu ne vaux rien », qui bâtit un sentiment de ne rien valoir, de honte, de ne rien mériter, d’imposture dans les réussites. La victime peut même se penser perverse à cause de l’identification à l’agresseur.

Un isolement existentiel

Tous ces troubles psychologiques et identitaires qui sont la conséquence adaptée des violences ne vont malheureusement pas être perçus comme tels par l’entourage ou le milieu social en général. En effet, très souvent on va reprocher aux victimes les conséquences de leurs troubles, perpétuant ainsi l’agression ; « tu ne te bouges pas assez », « arrête de ressasser », « passe à autre chose », « tu es faible de caractère » « pourquoi tu n’assumes pas ? » «Il fallait se défendre », « il ne fallait pas provoquer », et autres phrases assassines…

Si ces paroles sont assassines, c’est parce qu’elles valident non seulement le retournement de sens pervers mis en place par l’agresseur, mais surtout elles violent le sens plus intime, celui de l’individu. Elles transforment les troubles issus des violences en caractéristiques de la personnalité.

C’est la pire des violences. Une violence essentielle (au sens où l’on s’en prend à l’essence même de ce qu’est la personne). La victime se retrouve dans l’obligation de s’effacer existentiellement derrière un faux soi qui conviendra et cherchera toujours à convenir au bon vouloir des autres si cette dynamique funeste n’est pas brisée. L’aliénation déposée par l’agresseur au sein de la psyché de la victime se voit reconnaître socialement comme étant la personnalité de la victime qu’elle ronge… Absorbant encore plus l’individu victime dans un abyme de violence. L’isolement est existentiel. Le parcours pour s’en sortir devient alors incroyablement difficile, et les victimes qui arrivent tant bien que mal à continuer à vivre ne volent pas le qualificatif de survivantes.

Le retour à soi

D’ailleurs, tout le monde devrait faire ce travail de connaissance de soi, d’approfondissement. Seulement, pour les victimes de violence, cela devient vital. Il n’y a plus le temps (et le luxe) de pouvoir être superficiel. Il y a urgence d’être soi !

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